
Huis clos
Je me réveille. Tête collée à la vitre. Paysage. Lointain. Comme pas accessible. Un décor. Le wagon est vieux. Encore des compartiments. Deux hommes, une femme. Ils lisent, elle regarde dehors. Sourit. Bruit des boggies. Rythme. J’émerge.
Froissement des pages du journal. « Frankfurter Allgemeine »…J’avais oublié qu’on était derrière la Forêt Noire. Les sources du Danube. Sens de la mise en scène. Quand on pense à Tulcea sur le delta au bord de la mer Noire. Le paysage est mis en espace par la vitre du train. Cassure du rythme des boggies. Ma voisine me regarde. Depuis longtemps ? Regard sérieux. Dehors happe flou. On peut encore ouvrir la fenêtre dans ce wagon. Barre horizontale en travers du défilé de la campagne. Soudain l’odeur. Odeur oubliée de moleskine de tabac froid de déodorant évaporé. Vieux train . E pericoloso sporgersi. Elle regarde aussi le paysage. Ombre de la barre de la fenêtre sur son visage. Un des deux hommes dort. Le « Frankfurter » a l’air passionnant. Le ciel est blanc. Les arbres sont dessinés. Ma voisine a le visage velouté. Sifflement strident. Coup sourd. Appel d’air. Mouvement du train. Croisement. Bribes de visions. Regard perturbé par le mouvement excessif. Retour au paysage. Toujours cette impression de pas vrai. Perception précise quasi microscopique des défauts de la vitre. Traces de saletés. De pluies récentes.
Sensation de l’endormissement qui gagne. Ne pas résister. Douceur de la torpeur qui inonde. Sourire de la voisine ? Ca ne fait rien. Subtile impression de l’entre deux. Du plus ici. Du pas ailleurs. Les sons s’estompent dans la sieste mais demeurent très significatifs. Le voyage impose l’immobilité, la vacance. Le rêve. La voisine. Images. Superpositions. La voisine. Mélanges. Lancinances des répétions des boggies. Et un grincement aigu. Claquement sec. Contrôle des billets. Bond sur la moleskine. Sensation bizarre de ne pas savoir où je suis. Ma voisine étouffe un rire. Dois avoir l’air ahuri. Impression qu’elle a vu dans mon rêve. Gêne. Faut que je me lève. « Pardon » « Pardon ». Je sors.
Bout du wagon. Près du bruit des roues. Porte donnant sur la voie. Cigarette. L’odeur du tabac réveille et stimule. Inspirations à goûter. « Auriez-vous du feu s’il vous plait ? » Elle parle français. Fume des cigarettes roulées. Bonne odeur de Drum. Silence. Paysages de l’autre côté. « Vous allez jusqu’à Berlin ? » « Oui » « Moi également » « on a encore un bout de chemin » « J’aime bien le train » « Les paysages sont d’une banalité » « C’est vrai » Fin de la cigarette. Pas envie de revenir au compartiment. « Je suis photographe » « Ah, vraiment ? » « Oui ça vous étonne ? » « Non, mais je ne pensais pas à vous comme faisant un métier plutôt qu’un autre. Le train c’est un passage d’un monde à un autre. Dedans on est hors de quelque-chose. » « C’est juste ce que vous dites » « Photographe… » « Oui… je me demande…mais je sais pas si… » « Allez-y » « Vous poseriez pour moi ? » « Poser ? moi ? » « Oui, je vous observais dans le compartiment tout à l’heure, vous avez des expressions intéressantes. Vous avez un visage subtil. » « c’est flatteur, mais vraiment poser ? …j’ai jamais fait » « Justement, je cherche quelque-chose de neuf dans l’attitude, le mouvement. » « Mais poser, poser comment ? » « Je fais tout un travail sur les hommes nus » « Nu ? ça alors, mais c’est pas simple » « Non je sais, mais je sens quelque-chose chez vous qui pourrait me plaire ». Sa main sur la mienne. Ses doigts recourbés remontent sur mon poignet. Frissons jusqu’aux cheveux. « Vous êtes quelqu’un de sensible ». Sourire. S’approche. Appuie ses seins. Bouche. Lèvres. Langue. Chaleur. « Alors d’accord ? »
Pas grand chose à faire. Expérience nouvelle. Photographe aimable. Fin de rêverie. Arrêt du train. Sortie du huis clos.
Avril 2002 Didier Guth
Je me réveille. Tête collée à la vitre. Paysage. Lointain. Comme pas accessible. Un décor. Le wagon est vieux. Encore des compartiments. Deux hommes, une femme. Ils lisent, elle regarde dehors. Sourit. Bruit des boggies. Rythme. J’émerge.
Froissement des pages du journal. « Frankfurter Allgemeine »…J’avais oublié qu’on était derrière la Forêt Noire. Les sources du Danube. Sens de la mise en scène. Quand on pense à Tulcea sur le delta au bord de la mer Noire. Le paysage est mis en espace par la vitre du train. Cassure du rythme des boggies. Ma voisine me regarde. Depuis longtemps ? Regard sérieux. Dehors happe flou. On peut encore ouvrir la fenêtre dans ce wagon. Barre horizontale en travers du défilé de la campagne. Soudain l’odeur. Odeur oubliée de moleskine de tabac froid de déodorant évaporé. Vieux train . E pericoloso sporgersi. Elle regarde aussi le paysage. Ombre de la barre de la fenêtre sur son visage. Un des deux hommes dort. Le « Frankfurter » a l’air passionnant. Le ciel est blanc. Les arbres sont dessinés. Ma voisine a le visage velouté. Sifflement strident. Coup sourd. Appel d’air. Mouvement du train. Croisement. Bribes de visions. Regard perturbé par le mouvement excessif. Retour au paysage. Toujours cette impression de pas vrai. Perception précise quasi microscopique des défauts de la vitre. Traces de saletés. De pluies récentes.
Sensation de l’endormissement qui gagne. Ne pas résister. Douceur de la torpeur qui inonde. Sourire de la voisine ? Ca ne fait rien. Subtile impression de l’entre deux. Du plus ici. Du pas ailleurs. Les sons s’estompent dans la sieste mais demeurent très significatifs. Le voyage impose l’immobilité, la vacance. Le rêve. La voisine. Images. Superpositions. La voisine. Mélanges. Lancinances des répétions des boggies. Et un grincement aigu. Claquement sec. Contrôle des billets. Bond sur la moleskine. Sensation bizarre de ne pas savoir où je suis. Ma voisine étouffe un rire. Dois avoir l’air ahuri. Impression qu’elle a vu dans mon rêve. Gêne. Faut que je me lève. « Pardon » « Pardon ». Je sors.
Bout du wagon. Près du bruit des roues. Porte donnant sur la voie. Cigarette. L’odeur du tabac réveille et stimule. Inspirations à goûter. « Auriez-vous du feu s’il vous plait ? » Elle parle français. Fume des cigarettes roulées. Bonne odeur de Drum. Silence. Paysages de l’autre côté. « Vous allez jusqu’à Berlin ? » « Oui » « Moi également » « on a encore un bout de chemin » « J’aime bien le train » « Les paysages sont d’une banalité » « C’est vrai » Fin de la cigarette. Pas envie de revenir au compartiment. « Je suis photographe » « Ah, vraiment ? » « Oui ça vous étonne ? » « Non, mais je ne pensais pas à vous comme faisant un métier plutôt qu’un autre. Le train c’est un passage d’un monde à un autre. Dedans on est hors de quelque-chose. » « C’est juste ce que vous dites » « Photographe… » « Oui… je me demande…mais je sais pas si… » « Allez-y » « Vous poseriez pour moi ? » « Poser ? moi ? » « Oui, je vous observais dans le compartiment tout à l’heure, vous avez des expressions intéressantes. Vous avez un visage subtil. » « c’est flatteur, mais vraiment poser ? …j’ai jamais fait » « Justement, je cherche quelque-chose de neuf dans l’attitude, le mouvement. » « Mais poser, poser comment ? » « Je fais tout un travail sur les hommes nus » « Nu ? ça alors, mais c’est pas simple » « Non je sais, mais je sens quelque-chose chez vous qui pourrait me plaire ». Sa main sur la mienne. Ses doigts recourbés remontent sur mon poignet. Frissons jusqu’aux cheveux. « Vous êtes quelqu’un de sensible ». Sourire. S’approche. Appuie ses seins. Bouche. Lèvres. Langue. Chaleur. « Alors d’accord ? »
Pas grand chose à faire. Expérience nouvelle. Photographe aimable. Fin de rêverie. Arrêt du train. Sortie du huis clos.
Avril 2002 Didier Guth
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